Introduction

Cet épisode marque un tournant dans notre série, puisque nous passons d’un virus, celui du Zika, à une population, celle des réfugiés. La santé des réfugiés demeure un sujet de préoccupation pour les praticiens en santé publique partout au Canada. Aujourd’hui, à l’émission, nous ferons le point sur leur santé buccodentaire, soit la santé de la bouche et des dents, un élément du bien-être que l’on néglige beaucoup trop souvent.

Publication : 2016

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IQ6 : Quels sont les besoins particuliers en matière de santé orale chez les réfugiés?

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Rick Harp: Bienvenue au 6e épisode de « Infections en question », une série de baladodiffusions sur la santé publique réalisée par le Centre de collaboration nationale des maladies infectieuses. Le CCNMI aide à faire le lien entre les personnes qui posent des questions sur les maladies infectieuses et celles qui offrent des réponses à ces questions. Bonjour, je m’appelle Rick Harp.

Shivoan Balakumar : Et moi Shivoan Balakumar. Cet épisode marque un tournant dans notre série, puisque nous passons d’un virus, celui du Zika, à une population, celle des réfugiés. La santé des réfugiés demeure un sujet de préoccupation pour les praticiens en santé publique partout au Canada. Aujourd’hui, à l’émission, nous ferons le point sur leur santé buccodentaire, soit la santé de la bouche et des dents, un élément du bien-être que l’on néglige beaucoup trop souvent.

Harp : Notre expert invité sur le sujet est le Dr Carlos Quiñonez, professeur adjoint en santé dentaire publique à l’Université de Toronto et directeur d’un programme de formation spécialisée. Le Dr Quiñonez a été président de l’Association canadienne de la santé dentaire publique. Docteur, merci de vous joindre à nous à « Infections en question ».

Dr Carlos Quiñonez : Merci.

Harp : Dans l’ensemble, en quoi l’état de santé buccodentaire des réfugiés se compare-t-il à celui d’autres populations d’origine étrangère?

Quiñonez : Il s’agit là, en fait, d’une question qui appelle une réponse fort nuancée. Je ferai un petit retour en arrière pour expliquer en quoi la santé des réfugiés se compare à la santé des gens nés au Canada. À vrai dire, nous n’avons pas beaucoup de données probantes au Canada en ce qui a trait à la santé buccodentaire des réfugiés. Toutefois, un de mes collègues, ainsi qu’un étudiant et un autre collègue de Montréal, ont réalisé récemment une revue de la littérature sur le sujet.

Ils ont recensé 32 études nord-américaines pertinentes sur la santé buccodentaire des réfugiés. Ils ont constaté que les enfants réfugiés, en particulier, étaient souvent ceux dont la santé buccodentaire était la pire à différents points de vue, qu’il s’agisse de la douleur ou des caries, en comparaison avec la population canadienne, comme je l’ai mentionné.

La question que vous m’avez posée, cependant, est de savoir la santé buccodentaire des réfugiés se comparer à celle d’autres populations d’origine étrangère. Encore une fois, je dois vous dire que nous n’avons pas de données vraiment solides pour tirer des conclusions définitives. On peut dire qu’en général, que vous soyez immigrant ou réfugié, il y a des chances que votre santé buccodentaire soit plus mauvaise que celle de la population nationale.

Pour ce qui est de savoir si la santé buccodentaire des réfugiés est pire que celle des immigrants, encore une fois, je ne peux l’affirmer simplement en raison du manque d’information. Je vous dirais aussi que si l’on regarde au-delà de l’Amérique du Nord vers d’autres démocraties occidentales, les données probantes sont en fait quelque peu équivoques. C’est-à-dire que lorsque les réfugiés et les immigrants arrivent dans leurs pays d’accueil respectifs, ils n’ont pas toujours nécessairement une mauvaise ou une très mauvaise santé buccodentaire. En fait, cela dépend vraiment d’où ils viennent et des expériences qu’ils ont eues en venant au Canada.

Donc, si l’on pense aux réfugiés syriens, ceux-ci ont manifestement connu de très, très grandes difficultés avant de pouvoir entrer au Canada. Et toutes ces choses que vit un réfugié avant d’entrer au pays ont clairement un impact sur sa santé buccodentaire. Je voudrais aussi insister sur cette notion que l’on retrouve dans la littérature, que l’on désigne par l’expression « l’effet de l’immigrant en santé ».
On estime qu’au moins certains immigrants – et je suis certain que cela s’applique aux réfugiés – arrivent à vrai dire en meilleure santé que la population née au Canada en raison d’expériences liées à leur pays d’origine. Dans les pays occidentaux, nous avons une alimentation particulière qui a tendance, comme vous le savez, à accroître le risque de maladie buccodentaire et d’autres maladies. Les réfugiés et les immigrants qui arrivent au pays n’ont pas nécessairement ce type d’alimentation, de sorte qu’ils arrivent dans les faits en meilleure santé.

Et puis, avec le temps – encore une fois, cette question a été bien étudiée, du moins en ce qui concerne les problèmes de santé systémiques, et nous avons un peu d’information sur les maladies buccodentaires. Par conséquent, avec le temps, leur santé buccodentaire ou leur santé générale se détériore pour diverses raisons – l’adoption de nouveaux types d’alimentation, comme je l’ai mentionné, de nouveaux comportements, par exemple, le fait de ne plus avoir à faire autant d’exercice, ou d’autres facteurs. L’état de santé finit donc par se détériorer. S’ajoute à tout cela, évidemment, le stress qu’impliquent l’établissement dans un nouveau pays et la nécessité de rebâtir sa vie.

Tous ces éléments amènent donc une situation dans laquelle la santé des gens peut se détériorer petit à petit. Voilà pourquoi il faut apporter une réponse très nuancée, car de nombreux facteurs différents entrent en jeu.

Balakumar : Comment ces observations peuvent-elles s’appliquer à l’engagement, au quotidien, des praticiens en santé publique auprès des réfugiés?

Quiñonez : Je crois qu’il faut privilégier une évaluation particulière des individus et, j’imagine, une évaluation individualisée des familles, mais aussi des lieux d’origine des réfugiés. Comme vous le savez, les réfugiés des pays africains sont différents de ceux des pays du Moyen-Orient, du Mexique, de l’Amérique centrale ou de l’Amérique du Sud. Ces éléments doivent donc être pris en considération par les professionnels des soins de santé primaire qui travaillent auprès de ces populations.

La première étape est d’arriver à faire en sorte que ces intervenants examinent concrètement la bouche des gens et évaluent leur santé buccodentaire. Je le dis à la blague, mais c’est souvent malheureusement le cas, bien des professionnels se contentent de demander aux gens de faire « Ah! » sans aller plus loin. Ils ne cherchent pas à dépister les éléments qui intéressent bien entendu les dentistes.

Harp : Docteur, y a-t-il des facteurs de risque particuliers que les praticiens pourraient garder à l’esprit en ce qui concerne la santé buccodentaire des réfugiés par rapport à celle d’autres populations d’origine étrangère?

Quiñonez : Oui, certainement. Aujourd’hui, une mauvaise santé buccodentaire est une affection associée à la marginalisation sociale. Pour le dire autrement, il s’agit d’une maladie liée à la pauvreté. Il faut donc tenir compte des problèmes de sécurité du revenu, de sécurité alimentaire. On sait aussi qu’une alimentation très riche en glucides tend à favoriser le développement des maladies buccodentaires.
En général, il y a deux grandes catégories de maladies buccodentaires : la carie, ainsi que la gingivite et la parodontite. Nous savons que le mode d’alimentation dont j’ai parlé tend à favoriser ce genre de maladie. Il s’agit donc de se pencher essentiellement sur la marginalisation sociale. À quels aliments avez-vous accès? Qu’est-ce que vous pouvez vous permettre d’acheter? Et ainsi de suite. Les comportements liés à la santé buccodentaire sont aussi à envisager.

Mais je dirais – ce fut en tous cas mon expérience lorsque j’ai soigné des réfugiés il y a de cela bien des lunes – qu’un grand nombre de gens arrivent au Canada en sachant déjà que l’on doit se brosser les dents le soir avant d’aller au lit et après les repas. Ils savent qu’il faut utiliser la soie dentaire. J’exagère un peu, mais au moment où l’on se parle, c’est devenu une sorte de norme à l’échelle mondiale.
Je pense qu’un autre facteur de risque qui n’est pas souvent abordé est celui du traumatisme psychologique. Vous savez, quand les gens arrivent au pays, il peut arriver qu’ils vivent des choses comme le trouble de stress post-traumatique. Et de façon générale, probablement juste un stress accablant. En fait, je suis moi-même l’enfant d’une famille de réfugiés. J’étais très jeune à l’époque, donc je n’ai pas eu l’expérience directe qu’ont eue mes frères et sœurs aînés et mes parents. Mais, pour leur avoir parlé, je peux vous dire que c’est une expérience extraordinairement éprouvante et que c’est incroyablement stressant.

Dans ces moments-là, alors que vous essayez de survivre, il y a des choses qui sont un peu mises de côté, parce que vous vous cherchez un logement et que vous vous demandez où trouver votre prochain repas. Apprendre une nouvelle langue et chercher à savoir comment reconstituer la vie que vous avez laissée derrière vous, par exemple. Ça ne s’applique pas à tout le monde, mais c’est souvent le cas.
Le stress est tel que veiller à ce que les enfants se brossent les dents avant de se coucher ou trouver un moyen d’aller chez le dentiste… Ce sont des luxes, dans certaines circonstances. Je pense donc qu’il est important de comprendre qu’il y a d’autres dynamiques en jeu; il ne suffit pas de dire qu’il faut se brosser les dents ou qu’il faut bien manger, parce que ces comportements sont déterminés par des considérations beaucoup plus larges, que ce soit sur le plan personnel ou familial.

En fait, ces questions se rapportent à des problèmes structurels auxquelles on doit vraiment porter attention.

Harp : Dr Carlos Quiñonez, merci.

Quiñonez : Merci à vous.

Balakumar : Voilà qui conclut cet épisode de « Infections en question ». Vous avez des questions de santé publique liées à la santé buccodentaire des réfugiés? Envoyez-nous un courriel au ccnmi@umanitoba.ca ou composez le numéro sans frais 1-844-847-9698 et laissez votre question sur notre répondeur.

Harp : « Infections en question » est une réalisation du Centre national de collaboration des maladies infectieuses. La production de cette balado a été rendue possible grâce à une contribution financière de l’Agence de la santé publique du Canada.

Balakumar : Veuillez noter que les points de vue exprimés ici ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Agence. L’Université du Manitoba est l’organisation d’accueil du Centre de collaboration nationale des maladies infectieuses. Pour en savoir plus, consultez ccnmi.ca.