Introduction

Dans ce dernier épisode de notre série sur la syphilis et la santé publique, nous entendons les propos du Dr Jared Bullard, spécialiste des maladies infectieuses chez l’enfant de l’Université du Manitoba et de l’Hôpital pour enfants de Winnipeg. Il aborde l’augmentation récente des cas de syphilis congénitale, des risques qu’elle pose pour le fœtus ainsi que les stratégies de prévention.

Publication : 2019

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TRANSCRIPTION

Partout au Canada, la syphilis continue de toucher principalement les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, et dans les Prairies, les taux sont également élevés chez les femmes hétérosexuelles. Dans cette conversation, la dernière de cette série pour le Centre de collaboration nationale des maladies infectieuses, et publiés en partenariat avec le Centre de collaboration nationale de la santé autochtone, vous entendrez les propos du Dr Jared Bullard, spécialiste des maladies infectieuses pédiatriques de l’Université du Manitoba et attaché principalement à l’hôpital pour enfants de Winnipeg. Il aborde l’augmentation récente des cas de syphilis congénitale, des risques qu’elle pose pour le fœtus, ainsi que les stratégies de prévention. Il s’est entretenu avec Jami Neufeld du CCNMI.

Jami Neufeld : En quoi l’augmentation du nombre d’infections à la syphilis chez les femmes au Manitoba est-elle préoccupante?

Dr Jared Bullard : Eh bien, c’est préoccupant pour un certain nombre de raisons. L’une des choses est qu’elle affecte évidemment les femmes elles-mêmes; avoir la syphilis n’est pas une chose agréable en soi. Cela soulève socialement toutes sortes de problèmes. Ce qui nous préoccupe le plus avec les maladies infectieuses pédiatriques, c’est le nombre élevé de femmes enceintes et atteintes de syphilis, car plus d’enfants sont susceptibles de l’avoir aussi. Pour donner un peu le contexte… lorsque j’ai débuté il y a 8 ou 9 ans, nous avions rarement vu des bébés exposés à la syphilis, c’était extrêmement rare. Or, ces deux ou trois dernières années, on peut voir entre 20 et 25 cas. C’est donc une augmentation spectaculaire, et pour tout dire, je suis inquiet en voyant à quel point les femmes sont elles-mêmes touchées.

Neufeld : Quels sont les risques d’infection par la syphilis pour le fœtus?

Dr Bullard : Lorsqu’une femme enceinte est infectée par la syphilis, deux choses peuvent se produire pour le fœtus : le plus préoccupant, c’est un avortement spontané. Parfois, l’infection par la syphilis est tellement grave que le bébé ne peut tout simplement pas survivre et l’avortement a lieu. Il arrive également que le bébé naisse avec la syphilis et, dans ce cas, il peut arriver plusieurs choses. Certains d’entre eux n’auront aucun problème; autrement dit, ils sont complètement asymptomatiques, ils sont comme les bébés normaux et en parfaite santé. Ce n’est que par des tests sanguins que nous découvrons qu’ils sont infectés et que, parfois, ils ont des symptômes. Ils peuvent donc avoir des éruptions cutanées bizarres, le nez qui coule, et cela peut nous amener à penser qu’il peut s’agir de la syphilis. Or, le principal impact est généralement asymptomatique, de sorte que pour beaucoup de ces enfants, l’infection passe inaperçue. Le problème réside dans le fait que même s’ils ne semblent pas affectés, si vous ne les traitez pas à long terme, les effets de cette maladie se manifesteront quelques années plus tard, c’est pourquoi il est important de détecter l’infection rapidement.

Neufeld : Quels sont les effets à long terme pour un bébé atteint de syphilis qui ne serait pas traité?

Dr Bullard : différents effets sur les tibias; le tibia en lame de sabre, par exemple. On peut voir des effets sur les dents; elles ne se poussent pas correctement. On a également vu des cas où les côtes ne se développent pas bien. Ce sont des choses évidentes, mais la maladie peut aussi avoir un effet sur le système nerveux et entraîner un retard chez ces bébés. L’audition peut parfois être affectée; d’autres fois, ce sont des manifestations dans le foie. Ce que l’on voit le plus souvent, un an ou deux plus tard, ce sont des manifestations osseuses.

Neufeld : Que fait-on actuellement pour prévenir la syphilis chez les femmes enceintes et peut-on en faire plus pour prévenir la syphilis chez ces femmes?

Dr Bullard : Vous savez, il faut vraiment adopter une approche coordonnée entre les médecins et les travailleurs de la santé en général. Nous sommes donc en train de coordonner très étroitement les pédiatres, les obstétriciens, le personnel infirmier, le personnel de laboratoire et la société des maladies infectieuses pédiatriques de manière à détecter hâtivement les cas de syphilis chez les femmes pendant la grossesse. Parfois, nous parvenons à les voir et nous parlons de ce que nous ferons à la naissance du bébé. D’autres fois, elles se présentent et elles ne parviennent pas à avoir un rendez-vous avec nous. Dans les cas où nous évaluons le bébé, nous évaluons la mère, nous effectuons des tests de sang pour déterminer les niveaux de syphilis chez la mère et l’enfant. En fonction de ce que nous voyons, ou si nous voyons que le bébé semble présenter des symptômes compatibles avec des symptômes congénitaux de la syphilis, nous procédons à un traitement. Parfois, nous avons de la chance et la mère a reçu un traitement au début de la grossesse et tout semble bien se passer dans le sang. Il n’y a pas vraiment grand-chose à faire. Nous pouvons simplement surveiller le bébé, le voir dans notre clinique, faire des tests sanguins. Parfois, l’infection est évidente, et quand nous parvenons à traiter le bébé, nous faisons ensuite un suivi.

Ainsi, le dépistage est l’une des choses les plus importantes que doivent faire tous les praticiens de la santé qui s’occupent de femmes susceptibles d’avoir contracté la syphilis pendant la grossesse. Si nous ne savons pas qu’elles sont atteintes de la syphilis, nous ne pouvons pas savoir si leurs bébés ont été exposés ou si elles-mêmes sont infectées. C’est ce que nous préconisons. Avec les tests, nous pouvons alors proposer les traitements appropriés. Il arrive parfois que des femmes courent un risque plus grand pour diverses raisons. Elles vivent parfois dans des situations précaires où le commerce sexuel devient leur gagne-pain. Donc, dans ces cas, nous avons tendance à faire régulièrement un test de dépistage de la syphilis. Il y a aussi quelques régions plus à risque. Parmi les cas d’enfants que nous voyons et qui sont exposés, un bon nombre viennent des communautés du Nord et de certaines parties de la ville. Nous encourageons donc ces femmes à recourir au dépistage.

Nous pourrions même faire mieux, c’est-à-dire encourager ce test pendant la grossesse. Je dirais qu’en général les femmes sont bien avisées : elles ont à cœur la santé de leur bébé et elles cherchent souvent des soins appropriés. Il arrive à l’occasion, bien sûr, de voir des femmes qui n’ont aucun suivi prénatal. Dans ce cas, il est vraiment important de faire subir ces tests, pas seulement pour la syphilis, mais pour d’autres infections transmissibles sexuellement et par le sang. Nous pouvons faire beaucoup de choses pour empêcher la transmission de ces infections.

Neufeld : Quels sont les taux de syphilis congénitale au Manitoba?

Dr Bullard : C’est une bonne question. Il y a environ trois ans, nous avons vu un premier cas en plus de 30 ans. Par la suite, nous en avons vu quatre ou cinq autres, ce qui a été observé dans l’ensemble du spectre. Nous avons donc vu des enfants très affectés; ils ont des problèmes de foie, ils ont un faible nombre de globules blancs, leurs os sont touchés. Quelques-uns n’étaient que congestionnés; un nez qui coule, ce n’est pas rare chez les enfants. Certains enfants ne présentaient aucun signe évident de maladie; c’est seulement avec un test sanguin qu’on peut voir la maladie. Donc, le fait d’avoir vu quatre ou cinq cas au cours des deux dernières années en dit long par rapport aux rares cas vus en 30 ans.

Ceci conclut notre conversation avec Dr Jared Bullard, ainsi que notre série sur la syphilis. Produit par le Centre de collaboration nationale des maladies infectieuses, publiés en partenariat avec le Centre de collaboration nationale de la santé autochtone, ce contenu a été rendu possible en partie grâce à une contribution financière de l’Agence de la santé publique du Canada. Notez que les opinions qui y sont exprimées ne représentent pas nécessairement celles de l’Agence.

L’organisation hôte du CCNMI est l’Université du Manitoba. Visitez ccnmi.ca pour en savoir davantage.